Stase – Italie 1975-1985

[Un saggio ritrovato di Jean-Charles Vegliante, o della visione francese dei nostri anni ’80]

 Jean-Charles Vegliante

… or lui apparut je ne sais quoi de noir,

nuage ou terre ? Dans un éclair vaincu

par l’aube douce…

G. Pascoli, Le sommeil d’Odyssée

Toi qui me lis tu le savais, il n’y a pas de retour possible. Parfois, un instant, dans un éclair nous apparaît le territoire dévasté d’un autre âge ; illusion de la pensée qui croit se souvenir. Ou ce que l’on croit saisir convulsivement dans l’endormissement d’Ulysse (non sapea che nero…), vapeur déjà disparaissante. Ces pages, massacrées par l’éditeur d’un catalogue (Nice, 1985), ont bien sûr jauni, mais justement : les contours essentiels n’en apparaîtront que mieux à distance. Peut-être. J’essaie de réarpenter en tout cas cette contrée d’un temps révolu. Scriptor, je recopie.

« En ce qui concerne la poésie – ou plutôt, disons tout de suite – les poésies italiennes de la décennie 1970-1980, tout au plus pourrait-on rappeler que s’y inscrivent en creux, dans leur attente, les éditions en volumes des Poesie (Poèmes) de Pasolini et de Tutte le poesie (Poésies complètes) de Penna, 1970 : célébrations, déjà. Dans la sidération qui suivit 1968-69. En revanche, le léger déplacement des curseurs, de 75 à ’85, offre peut-être une vision plus articulée – non pas, certes, homogène – où se dessine davantage que notre propre reflet au miroir. Cela pour mettre en garde, d’emblée, contre l’image-repoussoir si souvent proposée des ‘choses italiennes’, tantôt presque annexées, tantôt brandies dans un miroir déformant, que l’on serait tenté d’oublier qu’une histoire, une culture, une langue surtout (et des langues) nous en séparent, aussi proches et différentes que le bien connu autre côté.

Dix ans, cette durée moyenne d’une ‘génération poétique’ semble pour une fois s’imposer assez naturellement, car 1975 aconstitué pour l’Italie une année charnière*. D’un point de vue très général, on y verrait passer la ligne de partage des eaux entre le dernier espoir de subversion marxiste de la société (1968 et alentours) et la résignation secouée par les bombes des années de plomb (triomphe de ce que Pasolini avait nommé « nouveau fascisme »). L’assassinat de Pasolini lui-même – c’est-à-dire, avec tout ce que les media pouvaient y injecter de douteux, mais que l’intéressé avait sciemment accepté, du Poète – va laisser sans voix d’autres ‘parlants’, peu tentés par la reprise du sort de bouc émissaire. Seul Montale, hors d’atteinte, continue de subir en marmonnant les sollicitations les plus variées (mais il n’a jamais été très loquace)… Certains avant-gardistes par exemple, proches des Novissimi et de l’ex-Gruppo ’63, vont désormais se taire ou presque. La même année, d’ailleurs, voit paraître une lecture neuve de ces expérimentations récentes, les tirant à bas de leur piédestal langagier quelque peu désincarné, en incitant à une réévaluation des plus robustes d’entre elles (Pagliarani), sous le titre révélateur de Realismo dell’avanguardia (Réalisme de l’avant-garde, W. Siti, à son corps défendant). C’est justement de réalisme occulté, ou plus exactement de réalité (des référents) qu’il s’agit, dans la sélection sévère à laquelle se livre alors Majorino sur les trente années du second après-guerre : Poesie e realtà ’45-75 (Poésies et réalité : l’ouvrage paraîtra seulement deux ans plus tard chez l’éditeur Savelli). La période des illusions nées de la Résistance et de son mythe, des ‘belle bandiere’ dont Pasolini osait ricaner, est bel et bien close. Les plus jeunes, on peut le croire, lui avaient déjà tourné le dos.

Dix ans tout juste séparent la présente manifestation de l’événement que fut, dans la petite république des Lettres transalpines, la parution de l’anthologie Il pubblico della poesia, présentée par deux jeunes critiques militants, écrivains eux-mêmes, A. Berardinelli et F. Cordelli. Plus que la sulfureuse introduction, davantage que le questionnaire à la Bourdieu auquel répondirent une vingtaine de jeunes poètes, la présentation à travers des fiches bio-bibliographiques et surtout des textes souvent inédits, classés par année de parution, de 64 noms nouveaux, peu ou pas connus, légitimés du coup par le phénomène anthologique, constitua une sorte de choc salutaire. On s’aperçut tout-à-coup que la poésie n’avait pas disparu en dépit des intimidations linguisticiennes des néo-avant-gardes, n’avait pas cédé au désespoir de l’échec politique. On découvrit une géographie de jeunes auteurs, dont certains sont encore opérants aujourd’hui : ‘sauvages’, dont certains Indiens métropolitains allaient bientôt élargir les réserves (D. Bellezza, A. Di Raco) ; post-avant-gardistes réunis très provisoirement par une attention aiguë aux signifiants (A. Spatola, S. Vassalli) ; divers ‘flâneurs’ et pop (R. Paris, P. Prestigiacomo) ; hyper-réalistes et métaphysiques (F. Doplicher, M. De Angelis, G. Scalise). Surtout, on apprenait à relire, après avoir cru un instant qu’il fallait brûler les livres, suivant cette simple constatation qu’il n’y aura de poésie que tant qu’existeront les lecteurs de poésie – non seulement comme ‘public’, mais en tant que lecteurs/auteurs, lecteurs poètes. Or, les uns et les autres, les uns avec les autres, ne vont plus cesser de s’élargir, de se multiplier, de se diversifier jusqu’à ce jour. Une esthétique de la réception n’était pas loin.

Les anthologies en tant que telles deviendront partie inhérente du paysage littéraire italien. Il y aura alors un effet-anthologie, de Donne in poesia (Femmes en poésie – B. Frabotta, 1976) à Perverso controverso (Pervers contrevers/é – M. D’Ambrosio, 1981) en passant par La parola innamorata (La parole amoureuse – E. Di Mauro, G. Pontiggia, 1978), notre Printemps poétique bilingue (1977) ou Poesia degli anni settanta (Poésie des années 70 – A. Porta, 1979), jusqu’à ce qu’on s’interroge sur la signification du processus d’anthologisation même (De Antho-logia, “Quasi” n° 1, 1981)… De pair avec cette mise en livre, la mise en scène des festivals de poésie connaît une explosion à partir du mémorable Castelporziano (baptisé ‘Woodstock poétique’) en 1979. Parfois disciplinés autour d’un thème commun (ainsi, ‘Poesia della metamorfosi’ présenté par F. Doplicher en 1982), souvent doublés d’une publication comme Perverso controverso à Naples (cité ci-dessus), ces grands spectacles plus ou moins richement sponsorisés sont suivis et monnayés ensuite dans des séries de soirées publiques, lectures, rencontres etc., dont certains jeunes créateurs ont réussi à vivre un certain temps malgré la crise : ce qui me semble tout à l’honneur des municipalités, régions ou organismes locaux divers de la péninsule. Dans un cas comme dans l’autre, on s’en serait douté, non sans quelques échecs retentissants, aussi.

Apprendre, ou réapprendre à lire, cela signifiait en outre une attention, jamais depuis lors démentie, à la production des aînés. Les publications de Il Galateo in bosco (Le galateo au bois) de Zanzotto (1978), Passi passaggi (Passes passages) de Porta (1980), Altri versi (Autres vers) de Montale (1981) ; puis de Il franco cacciatore (Le franc-chasseur) de Caproni, Nel grave sogno (Dans le rêve lourd) de Raboni et Stella variabile (Étoile variable) de Sereni – mais aussi E anche el vento tase (Le vent aussi se tait) du dialectal Marin (1982), Lume dei tuoi misteri (Lumière de tes mystères) de Giudici (1983), La camera da letto (La chambre à coucher) roman en vers de Bertolucci (père) et Provvisorio (Provisoire) de Majorino (1984), furent autant de moments marquants dont les auteurs nouveaux ‘public de la poésie’ naturellement – furent marqués de façon plus ou moins durable. Ces années voient l’affirmation ou la confirmation de certains d’entre eux, de Amelia Rosselli (Impromptu, 1981) à Milo De Angelis (Millimetri – Millimètres, 1983) ou Gregorio Scalise (La resistenza dell’aria – La résistance de l’air), ainsi que des découvertes/ exhumations parfois bouleversantes (L. Calogero, Scipione). Même s’ils ne publient pas dans l’immédiat de très grands livres de poésie, Luzi, Fortini ou Betocchi restent des maîtres indiscutés ; plus jeunes, Sanguineti (ou plutôt le second Sanguineti, déjà, sarcastique), Raboni, Cucchi, Kemeny, D’Elia, Conte et quelques autres font déjà autorité. D’autres encore, en revues comme les romaines essentielles “Braci” (autour de G. Scartaghiande), “Salvo Imprevisti” de M. Bettarini, “Altri Termini” à Naples avec Cavallo et Capasso, en rencontres organisées comme récemment par E. Albinati, G. Manzi et leurs amis, tentent une fois de plus ou essaient de poursuivre l’aventure des groupes. À l’écart de toute mondanité, des isolés comme Spatola, Lolini ou Vassalli continuent aussi leur long travail de recherche et de diffusion ‘différente’ (éditions Tam Tam, Barbablù El bagatt). L’on pourrait en dire autant sans doute de Manescalchi à Florence, Terminelli à Palerme, Bonessio di Bonessio di Terzet à Gênes, Maffia à Manduria et ainsi de suite, mais l’espace manque. Le danger du sottobosco provincial guette aussi, un peu.

Avec la diffusion généralisée d’une langue écrite commune vers la fin de nos années soixante (1963, à côté des néo-avant-gardes, c’est aussi l’école secondaire ‘moyenne’ obligatoire et la démocratisation de la télévision dont on ne soupçonne pas encore le rôle en Italie) : à savoir, pour la première fois, d’un moyen de communication écrit/oral ‘populaire’, les Italiens vont redécouvrir (a contrario) la valeur littéraire des dialectes. À la fois par une espèce de réaction et parce que ceux-ci, d’une exceptionnelle maturité, acquièrent eux aussi un nouveau ‘public’. Ils représentent soit une alternative possible – le lucanien archaïque de Pierro est une sorte d’ailleurs absolu – soit un raffinement auquel la langue standardisée ne peut plus prétendre – le vénète très particulier de Marin, malgré son insularité, se rattache directement à la grande tradition vénitienne –, soit enfin une réserve d’expressivité intacte, à tout le moins pour certains thèmes où puisent des poètes aussi vigoureux que F. Loi ou E. Calzavara. Dans cette sorte de manuel de référence qu’est devenu malgré lui le ‘Meridiano’ Poeti italiani del Novecento (Poètes italiens du XXe siècle) de P.V. Mengaldo (Mondadori 1978), il est à noter que les dialectaux (sans prendre en compte les œuvres partiellement dialectales de Pasolini ou Zanzotto) sont au nombre de 7 sur 50 poètes anthologisés – encore s’agit-il d’une sélection féroce pour un siècle aussi fécond en Italie, si l’on pense que s’en trouvent exclus des noms tels que Buttitta ou Baldini… De quoi faire rêver dans notre hexagone jacobin ! Les langues “minorées” toutes à inventer.

1975-1985 donc, décennie de l’affirmation poétique transalpine – sinon du ‘boom’ comme on l’a dit un peu vite – dans un pays qui commence seulement, il faut y insister, à inventer sa culture commune et sa langue littéraire nationale. Au sortir des impasses et des censures, ou à l’inverse du repliement élitiste de périodes précédentes, il était normal de trouver en premier lieu la poésie, son jaillissement inaugural, sa pénétration aiguë d’un monde en pleine débâcle. On a même pu avoir l’impression, jusqu’au début de ces années 80, que la poésie parvenait à dire encore quelque chose d’un pays déchiré et sans espoir, là où le roman avait tendance à se détourner d’une réalité « impraticable ». Il ne faudrait sans doute pas durcir ce type d’opposition – on tend à le faire de l’extérieur, en particulier d’ici en France – et du reste, c’est comme champion du détachement qu’est salué, au beau milieu de notre période ( !) le très jeune Valerio Magrelli, comme tombé d’une autre planète ; il n’empêche… Relisons, sur ce que nous pourrions appeler l’après-violence, ceci :

Quand sur un tank je m’approche

de ce qui était un tango, si

la miséricorde fut avec moi

quand je vainquais, et en vérité

si la pleine nuit n’était pas

déjà heure avancée du matin, je ne

tracerais plus de ces jolies

notes ! – Vraiment tu me tortures ?

et vraiment tu m’enseignes à ne

pas torturer l’intellect en agonie

d’autrui sans agonie, mais manquant

au soleil de tous ces splendides

sous que tu as reconnus

dans la capitale du vice

qu’était Rome ?…

et demandons-nous avec Amelia Rosselli (Impromptu) à quoi ressembleront les lendemains qui ne chantent plus du tout, dans

… un futur, il est fait de ces

gens qui n’en savent vraiment rien.

Au demeurant, plus près de nous, de nouveaux romanciers comme Del Giudice sont peut-être en passe d’infirmer ce qui n’était qu’une impression, dans ce qui se représente de loin… Mais la prose italienne qui a su trouver un style et un souffle proches du parler commun reste quand même, paradoxalement, liée à l’habituelle ‘prose poétique’ – ou encore « poésie non-poésie » (Montale), à ne pas confondre avec le petit monde suranné de la prosa d’arte –, cependant qu’à l’inverse la poésie italienne a depuis longtemps récupéré à son profit la dimension narrative du roman et surtout de la nouvelle. Une dimension qu’à vrai dire, à travers le grand filon épique, elle n’avait jamais tout à fait perdue. On le devine mieux à présent, j’espère, l’autre côté du (faux) miroir que nous offrent certaines publications françaises ‘italianisantes’ est encore assez éloigné, et n’a pas grand chose de commun avec notre situation en deçà.

C’est peut-être là que réside la particularité de la littérature italienne actuelle, et l’une des causes de tant de malentendus et de méconnaissances de notre part (l’autre cause étant le statut indigne de la langue italienne en France) : dans cette attention têtue à la réalité dans sa dimension reconnaissable, dont la présence charmeuse ou menaçante travaille de l’intérieur les écritures les plus ‘autonomes’, fait craquer les expérimentations langagières les plus détachées de tout contexte. Et ce n’est pas d’un retour au simple référent que je veux parler. Il y avait là, jusqu’à une époque récente, de quoi encourir les foudres du terrorisme culturel parisien ; d’où refus, déformations (à l’usage de telle ou telle chapelle), non traduction enfin. Particulièrement en poésie bien sûr, où l’enjeu est symbolique, puisqu’elle reste l’expression formelle la plus concentrée et la plus haute de l’état d’une culture dans un moment historique donné, et que nous avons vu combien celui-ci est crucial aujourd’hui en Italie. Avoir su le regarder en face, alors qu’aux difficultés que nous avons tous devant l’invasion des media et des images s’ajoutait l’énorme problème de l’avènement d’une langue moderne standard, ce fut d’abord le mérite et l’honneur de Pasolini. Sa précoce clairvoyance.

Il est des imprudences qu’on ne pardonne guère. Mais à sa suite – parallèlement aux efforts discursifs que les écrivains ont abandonnés largement aux philosophes et aux sociologues, sinon aux historiens – les poètes ont franchi les barrières entre ‘genres’ (Montale seconde manière, une dernière fois), voire entre les genres ; entre différents ‘registres’ bien sûr, et ‘usages’ ou variétés de la langue (et il faudrait remonter ici à Dante, ‘contre’ Pétrarque), entre certains langages même (voir la poésie visuelle, la poésie sonore, etc.), pour essayer de dire malgré tout, en poésie, un monde extérieur en morceaux.

Ces quelques notations, inscrites dans la multiple distance qui est la nôtre, ne prétendent rien épuiser. Tout au plus inciter à une approche davantage plurielle, sans schémas ni idées préconçues (facile à dire !), de ces expressions si différentes finalement de tout ce que l’on connaît ici, et si différentes entre elles. Leur relative jeunesse – au sein d’une tradition omniprésente –, leur confrontation publique, leur rapide mutation, pourraient bien nous être aussi précieuses que le simple bonheur de les lire. »

Tout juste retouché sur quelques formulations maladroites, mais intégralement retranscrit, voilà ce que l’on pouvait dire quasiment ‘à chaud’ (le catalogue de l’exposition niçoise “L’Italie aujourd’hui / Italia oggi” sortit en effet début juin 1985), du bouillon de culture transalpin ; qui n’était pas tout-à-fait à la mode encore au pays de Mitterrand. L’éloignement perspectif est cruel, certes, mais il donne l’épaisseur et comme sa densité temporelle au flot irréversible (irremeabilis unda) de notre vie. Virgile, amont ! La comparaison est partout, rien n’est comparable. C’est le flux continu des discours, des textes, des images, des musiques, des ici-ailleurs qui est irrémé(di)able. Parfois, un brin de réalité – de nature ? – se glisse malgré nous avec sa douleur exquise parmi la forêt grise des mots (Benedetti, à voir plus loin, plus tard). Il n’y a pas d’intertexte, seulement des bribes qui passent et nous traversent, bientôt fragments de nous-mêmes, disjecta membra du seul maxi-verbiage où nous survivons : « ainsi au vent, parmi les feuilles légères… », message entrevu, le maëlstrom de pixels… la stase, comme un rêve lourd (Kafka) dans lequel nous tombons.

 Jean-Charles Vegliante

(1985-2010)


* 1975 fut aussi l’année, je m’en avise après coup bien tard, du recueil charnière de l’œuvre poétique de G. Raboni : Cadenza d’inganno (Mondadori).

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