Philippe Di Meo

Andrea Zanzotto s’est éteint le mardi 18 octobre en fin matinée à l’hôpital de Conegliano où il avait été admis trois jours plus tôt pour insuffisance respiratoire, soit exactement huit jours après avoir fêté son 90e anniversaire. Avec lui disparaît un des poètes les plus originaux de son siècle. La critique italienne tient en outre généralement son œuvre pour la plus novatrice depuis  celle de Leopardi. Jugement que corroborent implicitement de nombreuses traductions. Cependant, largement reconnu son travail demeure malgré tout aujourd’hui encore mal connu. On l’a malheureusement souvent interprété en ayant recours à des catégories interprétatives inadéquates. Le terme de “maniérisme”, éminemment historiciste, élaboré au XIX° siècle par le critique hégélien De Sanctis afin de valoriser les œuvres fondatrices de la tradition poétique et littéraire italienne, Dante et Pétrarque, a souvent été mis à contribution. Quand, précisément, la poésie d’Andrea Zanzotto bouleverse le bel ordonnancement de l’histoire littéraire occidentale à travers l’italienne. Ni traditionnaliste (?), ni avant-gardiste (?), le poète de Vénétie a su élaborer la synthèse des langages poétiques de l’aire occidentale faisant fi de toute clôture spatio-temporelle, et tout particulièrement dans sa trilogie : Le Galatée au bois (1978), Phosphènes (1983), Idiome (1986).  S’apparentant à la mouvance hermétiste à ses débuts, il donne : Derrière le paysage (1951) qui lui valut le Prix Bagutta de l’inédit poétique, décerné par un jury où siégeaient rien moins que tout l’État-major de la poésie italienne du temps : Eugenio Montale, Giuseppe Ungaretti, Salvatore Quasimodo, Vittorio Sereni, Andrea Zanzotto perçoit dès Vocativo (1957) le caractère caduc des langues et langues. Des gens “désormais sans dialecte” sont ainsi évoqués, au moment où les parlers locaux donnent des signes de faiblesse, pour poser la question inhérente à toute poésie digne de ce nom : “en quelle langue vous parlerai-je”. Le recueil qui fait suite, IX églogues (1962),  s’attache à cliver la tradition de la fusion-effusion propre au chant amébée de l’églogue moins pour détruire le genre que pour le parer d’une signification nouvelle. La dissociation des parlants autorise alors, étrangement, la greffe de langages disparates les uns aux autres : ” chercher le plan de clivage pour  travailler en diamant”, écrira-t-il dans : La Beauté (1968) qui immédiatement fait suite. À cette occasion, Eugenio Montale donne un mémorable article au Corriere della sera valant comme un passage de témoin entre deux générations de poètes. Puis avec Pâques (1973), visant une poésie totale, le poète s’ouvre à l’iconique par la mise en page peu ou prou picturale de ses poèmes tout en revisitant La prose du transsibérien de Cendrars. Cette étape intermédiaire porte en germe la poétique de sa trilogie. Une conviction amplement démontrée par l’évidence de sa preuve l’anime : rendre compte du surgissement, de l’affirmation et du déclin des langues et langages, de leur mouvement destructeur et généalogique. Nous sommes loin de la langue pure et intangible, sacralisée et immobile, de tant d’autres expériences poétiques. Ce faisant, amalgamant les langages parlés et écrits de l’heure et de la tradition dans une contiguïté auparavant inaperçue, Zanzotto fond non seulement les traditions anciennes et nouvelles, de citations en onomatopées, de dialecte en néologisme, de termes scientifiques en expressions plus triviales, mais il produit encore et surtout un rajeunissement du langage poétique occidental à travers l’italien. Il se situe non dans une logique “maniériste” mais bien à l’opposé : dans une attitude généalogique dans laquelle les traditions poétiques successives voisinent soudainement sur une même page. Dans l’histoire littéraire de tels renversements se réalisent lorsque le poids de la tradition obère la création et qu’un recommencement est quêté. Souvenons-nous, par exemple, du rapport institué par la langue de Rabelais à celle du Moyen âge. Et, plus près de nous, de James Joyce repartant d’Homère.

Au-delà de l’encyclopédisme stylistique de tradition dantesque qui distingue l’œuvre, comment ne pas évoquer aussi la tendresse et son besoin qui imprègnent toute l’œuvre ? Cédons la parole à Eugenio Montale qui mieux que quiconque a saisi cet aspect : ” C’est une poésie que la sienne, un véritable plongeon dans cette pré-expression qui précède le mot articulé et qui se contente ensuite de synonymes en kyrielle, de mots se regroupant uniquement par affinités phoniques, de balbutiements, interjections et surtout itérations. Il s’agit d’un poète percussif mais non bruyant : son métronome est peut-être le battement de cœur.”

Son expertise linguistique a permis au poète de Vénétie d’écrire des vers et une chanson pour le Casanova de Fellini, des dialogues, aussi et de collaborer à E la nave va et à la Cité des femmes.

La prose, dans laquelle il se révèle non moins original, l’a également tenté, dont un vaste choix a été publié par Maurice Nadeau sous le titre : Au-delà de la brûlante chaleur. C’est également un grand critique reconnu comme tel qui s’est mesuré avec nombre de grandes œuvres : d’Artaud, Leiris, Michaux à Pessoa, mais aussi Dante, Leopardi, Pasolini, Landolfi, Lacan, Conrad, Stevenson. On renverra le lecteur aux Essais critiques paru chez José Corti (2006).

Loin de vivre sous une cloche tour d’ivoire, Andrea Zanzotto a su prendre à l’occasion des  positions politiques courageuses, il a su dénoncer, par exemple, La Ligue du Nord, assimilée par lui à : “la peste”, et lutter avec acharnement pour la préservation des paysages de sa région natale.

En France Andrea Zanzotto a été essentiellement publié par Maurice Nadeau d’abord et José Corti ensuite.

(già apparso su “La Quinzaine littéraire”, n. 1048, 1-15 di novembre 2011)

Philippe Di Meo